Après la campagne référendaire sur le Traité Constitutionnel Européen, je m’étais promise de prolonger le débat aussi passionnant que nécessaire sur les grands enjeux de la construction européenne. Au-delà du « oui » et du « non » au Traité, se pose la question des marges de manœuvre des gouvernements nationaux dans une économie mondialisée, et la place de l’Europe dans les stratégies de gouvernance mondiale. En pleine élaboration du projet socialiste pour 2007, il m’a parut indispensable de nourrir notre réflexion sur ces sujets complexes, qui nécessitent de prendre du recul par rapport aux contexte strictement national.
Le 3 novembre dernier, Zaki Laïdi a bien voulu répondre à mon invitation pour une conférence-débat publique à la Faculté Victor Ségalen
Chercheur au centre d'études et de recherches internationales de la fondation nationale des sciences politiques et Professeur à Sciences Po Paris, Zaki Laïdi est l’ancien conseiller spécial de Pascal Lamy, Commissaire européen chargé du commerce entre 2000 et 2004. Ce spécialiste a fait de l’Europe et la Mondialisation son thème de recherche privilégié. Ses derniers articles parus dans LE MONDE ou LIBERATION (que vous pouvez consulter sur son site et dont voici le lien pour les deux derniers "Selon Gordon Brown, l'Europe ne sert à (presque) rien" ; "Allemagne, leçon à la gauche") et son dernier ouvrage « La norme sans la force. L'énigme de la puissance européenne », paru récemment aux Presses de Sciences Po, sont un contrepoint à gauche à une conception parfois simpliste de l’altermondialisme.
Son propos a porté sur l’inéluctabilité du processus de mondialisation, qui ne fait que commencer, et pointé l’inadaptation des réponses européennes à ce changement d’échelle : catastrophisme qui masque les opportunités, protectionnisme qui ne fait que retarder les échéances, absence de leadership politique qui réduit l’Europe à un espace normatif complexe dont les standards élevés ne sont pas transposables au reste du monde, et qui fait par conséquent de l’OMC l’un des rares outils opérationnels de gouvernance mondiale. Pour lui, il est surprenant de constater que la gauche rejette massivement la mondialisation, qui représente une réelle opportunité d’enrichissement pour plus d’un tiers de l’humanité qui ne vit pas sous nos latitudes. Il ne doute pas des capacités d’adaptation des pays européens à ce processus, pourvu que leurs dirigeants aient le courage de faire face aux décisions qui s’imposent : ouvrir progressivement nos marchés agricoles, intensifier nos échanges extra-européens, y intégrer les services à forte valeur ajoutée qui sont notre richesse distinctive. Cette adaptation est inévitable et nécessaire, même si des questions demeurent à ce jour sans réponse, comme le problème de l’emploi de la main d’œuvre non qualifiée. Face à la globalisation des marchés, l’Europe actuelle n’est en soi ni le problème (le « cheval de Troie » de l’ultralibéralisme), ni la solution (le filtre qui bloquerait les effets négatifs de la mondialisation) tant qu’elle n’est pas une puissance politique forte, l’intermédiaire pertinent entre contrainte globale et systèmes politiques nationaux
Cet exposé a fait largement débat dans la salle, à propos du rôle de l’OMC, des politiques agricoles, du ratio capital/travail ou de l’attitude anglaise actuelle. Il nous appartient d’élaborer ensemble une réponse politique cohérente et articulée à cette question clairement posée par ceux qui ne veulent pas jouer d’autre jeu que celui imposé par les Etats-Unis : à quoi sert l’Europe face à la mondialisation ? L’élaboration d’une Europe politique est urgente, car elle seule peut faire place dans le monde à nos aspirations non-marchandes. Nos aspirations de gauche.
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